C’est dans un climat empreint de gravité et d’espoir que le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a entamé une visite officielle de deux jours en France, marquée par une série de rencontres diplomatiques et économiques de haut niveau. Accueilli à l’Élysée par Emmanuel Macron pour un petit-déjeuner de travail, le chef de l’État sénégalais a également été l’invité d’honneur de la Rencontre des Entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef. Cette visite s’inscrit dans une volonté affirmée de rééquilibrer les relations entre la France et l’Afrique, à l’heure où les dynamiques géopolitiques et économiques du continent évoluent rapidement.
La rencontre entre les deux présidents, tenue dans le cadre solennel de l’Élysée, a été l’occasion d’aborder les grands axes de la coopération franco-sénégalaise. « Ce petit-déjeuner nous a permis d’échanger sur la revue du portefeuille de nos programmes de coopération et de réaffirmer notre volonté commune de renforcer la relation bilatérale dans des domaines tels que l’investissement, le commerce, la défense et la sécurité », a déclaré Bassirou Diomaye Faye sur ses réseaux sociaux.
Emmanuel Macron, de son côté, a salué un « excellent entretien » et souligné l’importance des « questions économiques, mémorielles, internationales et de sécurité » dans la préparation du sommet Afrique-France prévu en 2026. Les deux dirigeants ont convenu d’un séminaire intergouvernemental à venir, destiné à approfondir ces discussions
Dans l’après-midi, le président sénégalais s’est adressé au patronat français depuis Roland-Garros, dans un discours qui a mêlé franchise historique et appel à l’investissement. « Le Sénégal reste un pays ouvert à tous les partenariats », a-t-il affirmé, tout en appelant à « se délester des pesanteurs du passé ».
Le message est clair : le Sénégal veut bâtir une relation économique fondée sur la transparence, l’innovation et la jeunesse. Avec une croissance de 12,1 % au premier trimestre 2025, portée par l’exploitation des gisements pétroliers et gaziers de Sangomar et GTA, le pays offre des perspectives attrayantes. La France, deuxième fournisseur du Sénégal derrière la Chine, reste un partenaire commercial majeur, notamment dans les secteurs des produits pétroliers raffinés, des machines, du riz et des métaux.
Mais derrière cette dynamique économique se cache une réalité budgétaire préoccupante. Le déficit public sénégalais a atteint 14 % du PIB en 2024, bien au-delà des prévisions de l’ancien président Macky Sall. La dette, initialement estimée à 74,4 %, a été réévaluée à 118,8 % du PIB, révélant l’existence de passifs non divulgués — une « dette cachée » selon la Cour des comptes et le cabinet Forvis Mazars.
Face à cette situation, le Premier ministre Ousmane Sonko a présenté un plan de redressement économique et social, financé à 90 % par des ressources internes. Le FMI, en mission à Dakar, examine les implications de cette dette sous-estimée et pourrait accorder une dérogation ou exiger un remboursement intégral des décaissements suspendus.
La visite de Faye à Paris est aussi l’occasion de rouvrir un chapitre douloureux de l’histoire coloniale : le massacre de Thiaroye, survenu le 1er décembre 1944. Emmanuel Macron a reconnu en novembre dernier la responsabilité des forces coloniales françaises dans ce drame, qualifié de « massacre ». Le Sénégal réclame désormais la déclassification complète des archives militaires et judiciaires, ainsi que la reconnaissance du nombre réel de victimes, estimé par certains historiens à plus de 400, contre les 35 officiellement admis.
Des fouilles ont été lancées au cimetière militaire de Thiaroye pour « la manifestation de toute la vérité », et une artère de Dakar portant le nom du général de Gaulle a été rebaptisée au nom de Mamadou Dia, figure de l’indépendance sénégalaise.
Enfin, les questions de sécurité ont occupé une place centrale dans les échanges. Le retrait progressif des forces françaises du continent africain, notamment du Sénégal en juillet dernier, s’inscrit dans un contexte de défiance croissante. Le président Faye a réaffirmé son engagement pour une solidarité africaine renforcée face aux menaces jihadistes qui frappent le Sahel depuis plus d’une décennie.
Le Sénégal, jusqu’ici relativement épargné, entend jouer un rôle actif dans la stabilisation régionale, en coopération avec ses voisins et les grandes organisations internationales.
Le Sénégal redéfinit sa stratégie économique : entre attractivité et souveraineté
Depuis son élection, Bassirou Diomaye Faye multiplie les signaux d’ouverture à l’international. Sa rencontre avec le patronat français, notamment au siège du Medef, illustre une volonté claire : repositionner le Sénégal comme un hub économique en Afrique de l’Ouest. Le chef de l’État mise sur les infrastructures, les énergies fossiles et renouvelables, ainsi que les services numériques pour attirer les capitaux étrangers.
> « Le Sénégal est prêt à accueillir les investisseurs, mais sur la base de partenariats équitables », a-t-il déclaré devant un parterre de dirigeants économiques.
Si le pays affiche une croissance robuste — estimée à plus de 6 % en 2025 selon les projections du FMI — il reste confronté à une dette publique élevée, aggravée par les effets post-Covid et les tensions sur les marchés mondiaux. Le gouvernement Faye entend restructurer certains engagements, tout en renforçant la transparence budgétaire.
Les réformes fiscales et douanières amorcées visent à élargir l’assiette fiscale, réduire les exonérations abusives et améliorer la collecte. L’objectif : financer les ambitions du Plan Sénégal Émergent sans compromettre la stabilité macroéconomique.
La visite à Paris s’inscrit dans une logique plus large de rééquilibrage des relations Nord-Sud. Le Sénégal ne veut plus être perçu comme un simple réceptacle d’aide ou de projets clés en main. Il revendique une place active dans la définition des termes de la coopération.
Cette posture s’inscrit dans un contexte africain plus large, où plusieurs pays francophones cherchent à réévaluer leurs liens avec l’ancienne puissance coloniale. Pour Dakar, il ne s’agit pas de rupture, mais de renégociation.
Le pétrole et le gaz offshore, dont l’exploitation commerciale doit débuter prochainement, représentent une manne potentielle. Mais le gouvernement reste prudent : il veut éviter le « syndrome hollandais » et s’assurer que ces ressources profitent à l’économie réelle.
Des mécanismes de redistribution, de transparence et de contrôle sont en cours de mise en place, avec l’appui de partenaires internationaux comme la Banque mondiale et l’ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives).
Bassirou Diomaye Faye déroule sa vision économique : le Sénégal en vitrine, la France en partenaire
Dans l’après-midi, le président sénégalais s’est rendu à Roland-Garros, où se tenait l’université d’été du Medef. Devant les dirigeants de plus de 270 entreprises françaises présentes au Sénégal, employant plus de 31 000 personnes, Bassirou Diomaye Faye a déroulé sa vision stratégique : faire du Sénégal une destination fiable, compétitive et durable pour les investissements étrangers.
> « Vous avez toute votre place au Sénégal, dans un contexte mondial marqué par la compétition et les guerres commerciales », a-t-il déclaré, insistant sur la stabilité politique, la sécurité juridique et les réformes engagées pour améliorer le climat des affaires.
Le président a notamment annoncé la révision de trois codes réglementaires et fiscaux, ainsi que le renforcement des partenariats public-privé dans les secteurs clés : énergie, infrastructures, numérique, agriculture. S’appuyant sur la Vision Sénégal 2050, il a plaidé pour une coopération tournée vers l’innovation, la jeunesse et la durabilité.
Mais derrière cette offensive économique se cache une réalité budgétaire complexe. Le Sénégal, confronté à une dette publique élevée et à des engagements financiers opaques hérités du précédent régime, cherche à restaurer la confiance des bailleurs et des investisseurs. Le contentieux autour du Train Express Régional Dakar–Diamniadio, pour lequel l’entreprise Eiffage réclame 150 millions d’euros, illustre les tensions latentes.
Le gouvernement Faye, avec son Premier ministre Ousmane Sonko, a lancé un audit des finances publiques et des accords de coopération. Objectif : assainir les comptes, renforcer la soutenabilité budgétaire et garantir une gestion transparente des ressources.
La visite de Bassirou Diomaye Faye à Paris marque une étape importante dans la redéfinition des relations franco-sénégalaises. Entre mémoire, économie et sécurité, les enjeux sont multiples et complexes. Mais le ton est donné : celui d’un partenariat renouvelé, fondé sur le respect mutuel, la transparence et une volonté commune de construire l’avenir.





