Si le groupe Bolloré tourne définitivement la page du transport et de la logistique, après la vente de Bolloré Transport & Logistics (BTL) à CMA CGM, ce dernier prend une tout autre dimension, en Afrique… et ailleurs.
Les négociations sont allées très vite. En quelques semaines, CMA CGM a conclu le rachat de Bolloré Logistics pour une valeur d’entreprise de 5 Md€ (4,65 Md€ hors dette). L’acquisition de ces activités de commission de transport et de logistique constitue la plus grande jamais réalisée par l’armateur phocéen depuis sa création en 1978. Lequel estime que l’intégration de Bolloré Logistics à son périmètre se traduirait, sur la base des comptes 2022, par un chiffre d’affaires cumulé proche de 22 Md€. Cette opération constitue donc « une étape stratégique majeure dans le développement » de CMA CGM, qui entre dans le Top 5 mondial des acteurs de la logistique. Une activité que le groupe a développée en complément du transport maritime, son métier historique, avec la reprise du suisse Ceva en 2019 pour environ 1,8 Md€ et celle du pôle logistique d’Ingram pour 2,7 Md€ (3 Md$) en 2021. L’an dernier, cette branche représentait ainsi 20 % de son chiffre d’affaires, soit 13,7 Md€.
« La logistique demeure un secteur d’activité clé dans la composition du groupe », assurait pourtant le fils de Vincent Bolloré lors de ses vœux de fin d’année 2022 aux salariés. Quelques mois seulement après avoir déjà vendu l’ensemble des actifs africains de BAL à la compagnie maritime Mediterranean Shipping Company (MSC) pour 5,7 milliards d’euros – et rebaptisé depuis Africa Global Logistics _, c’est au tour du réseau logistique mondial de changer de mains, le fils tournant définitivement la page écrite par le père depuis 1986. Et « la consultation des instances représentatives du personnel compétentes », cité dans un communiqué du groupe ne devrait rien y changer.
Bolloré dans l’édition et l’Entertainment
Si l’opération devenait définitive avant la fin de cette année, le groupe Bolloré disposerait alors d’un trésor de guerre qui lui permettrait de s’offrir Vivendi _ valorisé à plus de 11 milliards d’euros, et dont il détient déjà 29,7 % _, pour fusionner le conglomérat avec le groupe Lagardère. Son objectif : devenir un acteur de taille internationale dans les médias et dans l’édition.
D’ailleurs, dès l’offre de la CMA CGM connue, l’action Vivendi gagnait 6 % à la Bourse de Paris, comme un premier signal favorable des marchés sur une possible OPA dans les prochains mois.
Bolloré quitte la logistique mais pas l’Afrique. Exit les ports et les entrepôts de stockage, place aux librairies et aux écoles avec Hachette, aux médias en tout genre avec Canal Plus et Havas. Sans oublier un jour prochain l’agriculture, dossier sur lequel planchent, depuis plusieurs mois et dans la confidence, quelques personnes au siège français de Puteaux.
En termes de desserte, maritime ou terrestre, les conséquences de la vente de BTL n’auront que très peu d’effets pour le continent, l’ensemble des activités africaines de l’opérateur ayant déjà été cédées à MSC en décembre. « Seul un article du contrat signé alors stipule qu’AGL reste le correspondant de BTL sur le continent pour deux ans », précise un expert du dossier. Avec peu de chance d’aller au-delà, tant il est difficile d’imaginer que MSC, comme CMA CGM, puissent se satisfaire d’une telle situation plus longtemps.
Trésor de guerre

De son côté, le groupe Bolloré poursuit sa stratégie d’arbitrage. Ce deal avec CMA CGM intervient après la vente, il y a quelques mois, de ses activités de transport et logistique en Afrique à MSC, pour 5,7 Md€ dont 600 M€ de reprise de dette. Fin 2022, le groupe disposait d’une trésorerie nette de 1,2 Md€ et « d’une forte liquidité : 8 Md€ de disponibilités et lignes confirmées ». Si on y ajoute le fruit de la vente de Bolloré Logistics, c’est un véritable trésor de guerre qui se trouve aujourd’hui entre ses mains. Toute la question est de savoir où cet argent sera investi.
Car, à coup sûr, il le sera. C’est ainsi que s’est construit et développé le groupe depuis l’arrivée à sa tête de Vincent Bolloré. En quarante ans de règne, le dirigeant breton a battu le record des acquisitions et cessions d’entreprises. De la prise de contrôle du groupe Rivaud en 1996, en passant par ses multiples opérations africaines dans la logistique portuaire et ses intrusions au capital de Mediobanca, Havas, Vivendi… sa stratégie offensive de croissance externe représente sans doute l’exemple le plus significatif de l’utilisation du M&A comme outil de gestion.
Modus operandi
Chez Havas comme chez Vivendi, le groupe Bolloré n’a pas eu besoin de prendre le contrôle du capital. Une participation significative sans déclencher d’offre publique sur l’ensemble du capital lui a permis de prendre le pouvoir. Son habileté et le faible quorum des assemblées générales d’actionnaires ont abouti à l’ascension de Vincent Bolloré à la présidence des deux groupes. Après tout, la réglementation boursière française l’y autorise. D’ailleurs, d’autres au sein du CAC 40 ont reproduit le même modus operandi.
Astucieuse, la méthode Bolloré n’en demeure pas moins faillible et a connu quelques écueils. Bouygues, par exemple, lui a résisté. Ubisoft aussi. Sans parler de sa passe d’armes avec le fonds activiste Elliott chez Telecom Italia.
Les paris ouverts
What else ? C’est ce que se demande aujourd’hui le marché. Bien sûr, les rumeurs évoquent une offre publique du groupe Bolloré sur Vivendi, dont il détient 29,5 % du capital. Pour mémoire, il n’a jamais voulu franchir ce pas avec Havas et c’est finalement Vivendi qui a racheté l’agence en 2017 via une OPA. Reste à savoir quel serait aujourd’hui l’intérêt du groupe Bolloré d’acquérir 100 % de Vivendi. La pérennité du pouvoir ? La suppression de la décote de 30 % qui pèse sur le titre ? Héritée de la Générale des eaux, cette image de conglomérat colle à la peau de Vivendi depuis vingt ans, bien avant l’ère Bolloré. Enfin, reste l’argument de construire un leader dans la publicité, l’édition et les médias, avec Havas, Canal+ et Lagardère
– sous réserve du feu vert de Bruxelles au rachat par Vivendi. Seule certitude Vincent Bolloré, officiellement en retraite et relayé par ses fils Cyrille et Yannick, choisit rarement la facilité et n’est surtout jamais là où on l’attend.





