Les récentes politiques migratoires traduisent une tendance inquiétante à instrumentaliser les migrants dans des jeux de pouvoir internationaux. Elles posent des défis majeurs en matière de respect des droits humains, de transparence diplomatique et de stabilité régionale. Si elles permettent à certains États de renforcer leur position géopolitique, elles soulèvent aussi des critiques sur la moralité et la légalité de telles pratiques.
Dans un monde où la diplomatie se joue parfois sur le dos des plus vulnérables, une nouvelle page s’écrit entre Washington et plusieurs États africains. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier dernier, les États-Unis ont intensifié leur politique d’expulsion de migrants en situation irrégulière. Mais une question brûle les lèvres : où les envoyer lorsque leur pays d’origine refuse de les accueillir ou que leur statut reste flou ? La réponse, pour l’administration Trump, semble se trouver en Afrique.
Après le Salvador, l’Eswatini et le Soudan du Sud, c’est au tour du Rwanda d’entrer dans la danse. Mi-août, Kigali a accueilli sept migrants expulsés des États-Unis, dans le cadre d’un accord bilatéral dont les détails restent confidentiels. Le gouvernement rwandais, par la voix de sa porte-parole Yolande Makolo, a assuré que les personnes concernées ont reçu « un soutien approprié et la protection du gouvernement ». Parmi elles, trois souhaitent retourner dans leur pays d’origine, tandis que quatre envisagent de reconstruire leur vie au Rwanda.
Mais derrière cette générosité affichée, des interrogations persistent. Le Rwanda, souvent critiqué pour son bilan en matière de droits humains, avait déjà signé un accord migratoire avec le Royaume-Uni, finalement annulé en 2024. Ces nouveaux accords avec Washington pourraient-ils cacher des contreparties économiques ou géopolitiques ? Un militant des droits humains, sous couvert d’anonymat, évoque une « manne financière » et un « levier diplomatique » dans les négociations sur le conflit en République démocratique du Congo.
Une histoire des politiques migratoires : entre ouverture et contrôle
– Jusqu’au début du XXe siècle, les migrations internationales étaient peu régulées. Les États-nations en formation n’avaient pas encore mis en place de dispositifs systématiques de contrôle.
– Les migrations étaient souvent motivées par des raisons économiques, religieuses ou politiques, sans que les États ne disposent d’outils comme les passeports ou les visas pour les encadrer.
– Les empires coloniaux (français, britannique, espagnol…) ont favorisé des déplacements massifs, souvent forcés, notamment à travers l’esclavage ou le travail sous contrat dans les colonies.
2. **1914–1945 : la fin de la liberté migratoire**
– La Première Guerre mondiale marque un tournant : les États mettent en place des dispositifs de contrôle pour surveiller les étrangers, comme la carte de séjour en France dès 1917.
– Les migrations deviennent un enjeu de sécurité nationale. Les étrangers sont perçus comme potentiellement dangereux.
– Les années 1920 voient l’apparition de politiques de quotas, notamment aux États-Unis, qui restreignent fortement l’immigration.
– En Europe, la crise économique et la montée des nationalismes conduisent à un durcissement des politiques migratoires.
3. **1945–1970 : reconstruction et immigration de travail**
– Après la Seconde Guerre mondiale, les pays européens, en pleine reconstruction, favorisent l’immigration de travail.
– La France, par exemple, signe des accords avec l’Italie, l’Espagne, le Portugal, puis avec les anciennes colonies du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.
– L’immigration est perçue comme une réponse au manque de main-d’œuvre, mais elle reste encadrée par des dispositifs bilatéraux.
4. **1970–1990 : crise économique et durcissement**
– Le choc pétrolier de 1973 et la montée du chômage entraînent un durcissement des politiques migratoires.
– En France, les circulaires Marcellin-Fontanet (1972) limitent l’entrée des travailleurs étrangers. L’immigration est suspendue en 1974, sauf pour les regroupements familiaux.
– L’idée d’« immigration choisie » apparaît, visant à sélectionner les migrants selon les besoins économiques.
– Les politiques migratoires deviennent un sujet central dans les débats politiques, souvent instrumentalisé par les partis populistes.
5. **1990–2020 : mondialisation, crise migratoire et sécurisation**
– La mondialisation intensifie les flux migratoires, mais les politiques se durcissent : construction de murs, externalisation des frontières, accords avec des pays tiers.
– Les crises (guerres en Syrie, Afghanistan, instabilité en Afrique) provoquent des déplacements massifs, qualifiés de « crises migratoires ».
– L’Union européenne met en place des dispositifs comme Frontex, mais peine à harmoniser les politiques d’asile.
– Les politiques migratoires oscillent entre humanité (accueil des réfugiés) et répression (expulsions, détentions).
6. **Depuis 2020 : diplomatie migratoire et marchandage**
– Des pays comme le Rwanda, l’Eswatini ou le Soudan du Sud deviennent des partenaires d’accueil pour les migrants expulsés des États-Unis, souvent en échange de contreparties diplomatiques ou économiques.
– Cette « diplomatie migratoire » soulève des questions éthiques : les migrants deviennent des instruments de négociation entre États.
– Le contrôle migratoire s’internationalise, avec des accords bilatéraux qui contournent parfois les conventions internationales sur les droits humains.
Une stratégie ciblée sur les « démocraties faibles »
L’administration Trump semble privilégier des États où les institutions démocratiques sont fragiles, voire inexistantes. En Eswatini, dernière monarchie absolue du continent, cinq migrants qualifiés de « barbares » ont été incarcérés. Melusi Simelane, membre d’une ONG locale, dénonce une coopération opaque : « On ne sait pas ce que l’Eswatini a obtenu en retour, mais il est clair que Trump vise des démocraties faibles où aucune question ne sera posée. »
Le Soudan du Sud, pays instable et parmi les plus pauvres du monde, a lui aussi accepté huit migrants, dont un seul était sud-soudanais. Les autres venaient de Birmanie, du Vietnam, du Laos, de Cuba et du Mexique. Selon Akol Madwok, enseignant à l’université de Juba, « la plupart des responsables sud-soudanais ont été frappés par des sanctions, et pour alléger cela, ils doivent se prosterner ».
Dernier pays en date à rejoindre cette liste : l’Ouganda. Le gouvernement de Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 40 ans, a annoncé un accord avec Washington pour accueillir des expulsés, dont Kilmar Abrego Garcia, Salvadorien devenu symbole de la politique migratoire américaine. Expulsé à tort vers le Salvador, puis ramené aux États-Unis, il conteste désormais son renvoi vers l’Ouganda. L’ancien chef du renseignement ougandais David Sejuda s’interroge : « Pourquoi l’Ouganda est-il impliqué dans ces choses honteuses ? »
Le porte-parole du gouvernement, Chris Baryomunsi, rejette les accusations et vante « la promotion du commerce et des liens économiques » avec les États-Unis. Mais les critiques se multiplient, notamment sur les réseaux sociaux, où la moralité de ces accords est vivement remise en question.
Ces expulsions massives, souvent vers des pays tiers, soulèvent des questions éthiques et juridiques. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) affirme ne « soutenir ni faciliter les expulsions », mais se contente d’évaluer les besoins fondamentaux des migrants une fois sur place. Le faible nombre de personnes effectivement transférées – sept au Rwanda, huit au Soudan du Sud, cinq en Eswatini – témoigne des difficultés d’application du plan américain.
Le Salvador, premier pays à avoir accepté ces expulsés, a incarcéré 252 Vénézuéliens accusés d’appartenir au gang « Tren de Aragua ». Seuls 20 avaient un casier judiciaire aux États-Unis. Plusieurs témoignages évoquent des conditions carcérales inhumaines, renforçant les critiques contre le président Nayib Bukele, qui se revendique « dictateur le plus cool du monde ».
**Diplomatie migratoire : un outil de marchandage international**
– Les États-Unis ont conclu des accords avec des pays comme le Rwanda, l’Eswatini, le Soudan du Sud et l’Ouganda pour accueillir des migrants expulsés, souvent non originaires de ces pays.
– Ces accords, parfois opaques, semblent offrir des contreparties implicites : soutien diplomatique, allègement de sanctions, ou avantages économiques. Par exemple, le Rwanda pourrait bénéficier d’un levier dans les négociations sur les minerais de RDC, essentiels à l’industrie américaine.
– Cela transforme la migration en instrument de négociation, où les droits des individus sont subordonnés aux intérêts stratégiques des États.
Les récentes politiques migratoires traduisent une tendance inquiétante à instrumentaliser les migrants dans des jeux de pouvoir internationaux. Elles posent des défis majeurs en matière de respect des droits humains, de transparence diplomatique et de stabilité régionale. Si elles permettent à certains États de renforcer leur position géopolitique, elles soulèvent aussi des critiques sur la moralité et la légalité de telles pratiques.
À mesure que les États-Unis cherchent des solutions à leur crise migratoire, des pays aux régimes autoritaires ou fragiles deviennent des partenaires de circonstance. Si certains y voient une opportunité économique ou diplomatique, d’autres dénoncent une instrumentalisation des migrants et une atteinte aux droits fondamentaux. Dans ce jeu d’ombres, les expulsés deviennent les pions d’une géopolitique cynique, où l’humanité semble parfois reléguée au second plan.
– Plusieurs migrants expulsés ont été incarcérés dans des conditions dénoncées comme inhumaines, notamment au Salvador où 252 Vénézuéliens ont été emprisonnés, bien que seuls 20 aient un casier judiciaire.
– L’OIM (Organisation internationale pour les migrations) a précisé qu’elle ne soutient ni ne facilite ces expulsions, soulignant les tensions entre pratiques étatiques et normes internationales.
– Le cas de Kilmar Abrego Garcia, expulsé à tort vers le Salvador puis vers l’Ouganda, illustre les dérives d’un système où les procédures judiciaires sont parfois ignorées.
– Les pays ciblés par ces accords sont souvent des « démocraties faibles » ou des régimes autoritaires, comme l’Eswatini (monarchie absolue) ou le Rwanda (dirigé par Paul Kagame depuis 1994).
– En acceptant ces migrants, ces États renforcent leur position auprès des grandes puissances, parfois au détriment de leur propre population ou de la transparence démocratique.
– Cela peut contribuer à la consolidation de régimes peu respectueux des libertés fondamentales, en échange d’un soutien international.
Le Rwanda avait déjà signé un accord migratoire avec le Royaume-Uni, annulé en 2024, qui lui avait rapporté des fonds importants.
– L’accueil de migrants devient une source de revenus ou d’influence, ce qui soulève des questions éthiques : peut-on « vendre » l’accueil de personnes vulnérables comme une marchandise diplomatique ?
Malgré les annonces, le nombre de migrants effectivement transférés reste faible (7 au Rwanda, 8 au Soudan du Sud, 5 en Eswatini), ce qui montre les limites pratiques de ces politiques.
– Des recours judiciaires, comme celui de Kilmar Abrego Garcia, montrent que ces expulsions peuvent être contestées, et que les systèmes juridiques nationaux et internationaux restent des garde-fous.





