YAOUNDÉ / GENÈVE — Dimanche 21 septembre 2025, 12 h 47. Sous un soleil lourd sur le tarmac de l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, un Airbus A320-232 (CJ) Prestige, immatriculé VP‑CHA, décolle vers Genève. À son bord, Paul Biya, 92 ans, président du Cameroun depuis 1982, accompagné de son épouse Chantal Biya et d’une suite officielle. Destination : la ville suisse où il séjourne régulièrement, officiellement pour « se reposer », officieusement pour des raisons médicales.
Ce voyage intervient à trois semaines de l’élection présidentielle du 12 octobre, où le chef de l’État est candidat à sa propre succession. Une absence qui, dans le contexte politique actuel, alimente les critiques sur son style de gouvernance et sur la distance — géographique et symbolique — qu’il entretient avec son pays.
Depuis des années, Paul Biya se rend à Genève à intervalles réguliers, souvent à bord du Boeing 767 P4‑CLA, surnommé par certains « Air Force One camerounais ». Cette fois, changement notable : le président voyage dans un Airbus A320-232 (CJ) Prestige, une version VIP opérée par la compagnie saoudienne Aviation Link. L’appareil, ex-Qatar Airways, vole depuis 2012 et offre un aménagement intérieur conçu pour les déplacements de haut niveau : salons privés, sièges-lits, espace de réunion, et équipements médicaux de pointe.
Le choix de cet avion, plus récent et plus discret que le Boeing habituel, intrigue. Selon des observateurs de l’aviation civile, il pourrait s’agir d’une location ponctuelle, motivée par des considérations techniques ou par la volonté de voyager dans un appareil plus adapté à un passager âgé. Mais pour l’opinion publique camerounaise, ce détail renforce l’image d’un président qui s’offre le luxe pendant que ses concitoyens affrontent des transports publics vétustes.
La ville suisse est depuis longtemps un point de chute privilégié pour Paul Biya. Les médias locaux et internationaux ont documenté ses séjours dans des hôtels cinq étoiles, notamment l’InterContinental, ainsi que ses visites dans des cliniques réputées. En 2019, un séjour prolongé avait suscité une manifestation de la diaspora camerounaise devant son hôtel, dénonçant « l’exil médical » du président.
Cette fois, le calendrier rend le voyage particulièrement sensible : la campagne électorale officielle doit débuter le 28 septembre. L’absence physique du candidat sortant pendant cette période clé soulève des questions sur sa capacité à mener campagne et sur l’état réel de sa santé.
À 92 ans, Paul Biya détient le record du président en exercice le plus âgé au monde. Son long règne — 43 ans au pouvoir — est marqué par une stabilité institutionnelle relative, mais aussi par des accusations récurrentes de verrouillage politique, de répression des opposants et de gestion distante.
Son style de gouvernance, souvent qualifié de « présidence à distance », repose sur de longues absences du territoire national, parfois de plusieurs semaines, sans communication détaillée sur ses activités. Les voyages à Genève sont devenus un symbole de cette posture, alimentant les critiques sur un pouvoir déconnecté des réalités quotidiennes des Camerounais.
L’affaire prend une dimension plus personnelle avec les déclarations publiques de Brenda Biya, la fille du président, qui a récemment exprimé son désaccord avec certaines décisions et attitudes de son père. Bien que les détails de cette rupture familiale restent flous, le geste est inédit : rarement un membre proche de la famille présidentielle s’est exprimé de manière critique sur la scène publique.
Pour les opposants, cette prise de distance est un signe supplémentaire de l’isolement du chef de l’État. Pour ses partisans, elle relève de la sphère privée et ne devrait pas interférer avec la vie politique.
Dans les rues de Yaoundé, les avis sont partagés. Certains y voient un simple voyage privé, légitime pour un homme de son âge. D’autres dénoncent un « mépris » pour les électeurs, à quelques jours d’un scrutin crucial.
Sur les réseaux sociaux, les images de l’Airbus VP‑CHA ont circulé rapidement, accompagnées de commentaires ironiques : « Pendant que nous voyageons en bus brinquebalants, lui change d’avion comme on change de chemise », écrit un internaute.
Les partis d’opposition, eux, restent prudents. Certains préfèrent concentrer leurs critiques sur le bilan économique et social du président, plutôt que sur ses déplacements, afin de ne pas donner l’impression d’attaquer sur des questions personnelles.
L’élection du 12 octobre s’annonce tendue. Paul Biya, candidat du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), affronte plusieurs challengers, dont certains issus de la société civile. Les enjeux sont multiples :
– Économie : croissance ralentie, chômage élevé, inflation persistante.
– Sécurité : conflit dans les régions anglophones, tensions dans l’Extrême-Nord.
– Gouvernance : demandes de réforme institutionnelle et de transparence.
Dans ce contexte, l’absence du président sur le terrain pourrait être exploitée par ses adversaires, qui multiplient déjà les meetings et les déplacements dans les régions.
Au-delà des faits, ce voyage concentre plusieurs symboles :
– Le luxe du nouvel avion face à la précarité des transports publics.
– La destination suisse comme métaphore d’un pouvoir qui se soigne loin de ses administrés.
– Le timing à quelques jours de la campagne, perçu comme un signe de désengagement ou de confiance excessive.
Ces éléments nourrissent un récit critique qui dépasse la simple actualité du déplacement : celui d’un président qui, après quatre décennies au pouvoir, continue de régner selon ses propres rythmes, indépendamment des urgences nationales.
Selon le programme officiel, Paul Biya devrait rentrer au Cameroun avant le début de la campagne, le 28 septembre. Reste à savoir dans quel état de forme il apparaîtra, et si ce voyage aura un impact sur la perception des électeurs.
Pour ses partisans, il s’agit d’une routine sans conséquence : « Le président a toujours su gérer ses déplacements et ses obligations », affirme un cadre du RDPC. Pour ses détracteurs, c’est une illustration de plus d’un pouvoir vieillissant, centré sur la préservation de son leader plutôt que sur la mobilisation du pays.
Le départ de Paul Biya pour Genève, dans un nouvel avion VIP, à trois semaines d’un scrutin décisif, est un événement à la fois banal et hautement symbolique. Banal, parce qu’il s’inscrit dans une longue série de voyages similaires. Symbolique, parce qu’il intervient à un moment où le Cameroun s’interroge sur son avenir politique, économique et social.
Qu’il s’agisse d’un simple « repos » ou d’un séjour médical, le geste rappelle que, dans certaines présidences, le temps et l’espace du pouvoir ne coïncident pas toujours avec ceux du pays. Et que, parfois, l’histoire d’une nation se joue aussi… à 6 000 kilomètres de ses frontières.





