À quelques jours du lancement officiel de la campagne présidentielle, l’absence du chef de l’État camerounais, parti pour un séjour privé à Genève, interroge sur la stratégie du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Entre gestion d’un agenda verrouillé, incertitudes sur ses apparitions publiques et mobilisation des barons du parti, la campagne s’annonce singulière.
Le communiqué de la présidence est tombé le dimanche 21 septembre en fin de journée : Paul Biya, 92 ans, a quitté Yaoundé pour Genève, en Suisse, accompagné de son épouse Chantal Biya, de son directeur du cabinet civil Samuel Mvondo Ayolo et du chef du protocole Samuel Pierre Bikele. Officiellement, il s’agit d’un « court séjour privé ». Mais le calendrier interpelle : le lancement officiel de la campagne présidentielle est prévu le samedi 27 septembre, soit moins d’une semaine plus tard.
Dans les rangs du RDPC, la nouvelle a été accueillie avec une gêne contenue. « Ce n’est pas la première fois que le président s’absente à un moment clé », glisse un cadre du parti, sous couvert d’anonymat. « Mais à l’approche d’une campagne aussi décisive, cela complique la tâche des équipes. »
Depuis plusieurs mois, Paul Biya n’apparaît plus que sur ses réseaux sociaux, soigneusement administrés par le cabinet civil. Vidéos courtes, messages calibrés, images officielles : la communication présidentielle s’est réduite à un flux digital, sans contact direct avec la population.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Déjà en 2018, le président n’avait participé qu’à un seul meeting, à Maroua, dans l’Extrême-Nord, bastion électoral traditionnel du RDPC. L’apparition, de quelques heures seulement, avait suffi à galvaniser les militants locaux, mais elle avait aussi confirmé la rareté des déplacements du chef de l’État.
Aujourd’hui, à 92 ans, la question de sa présence physique sur le terrain se pose avec encore plus d’acuité. « Le président n’a jamais été un homme de meetings », rappelle un politologue camerounais. « Sa force a toujours résidé dans l’appareil du parti, dans la discipline de ses cadres et dans la maîtrise des institutions. Mais l’âge et l’éloignement accentuent l’impression d’un candidat absent. »
Au cœur de cette mécanique se trouve Samuel Mvondo Ayolo, directeur du cabinet civil, qui tient fermement les rênes de l’agenda présidentiel. Ni Jean Nkuété, secrétaire général du comité central du RDPC, ni les autres caciques du parti ne savent si Paul Biya participera à un meeting.
Cette opacité alimente les spéculations. Les organisateurs locaux préparent des rassemblements massifs à Douala et à Maroua, mais sans certitude de la présence du chef de l’État. « Nous travaillons comme si le président allait venir, mais nous savons qu’il peut décider de rester à Yaoundé ou à Genève », confie un responsable régional du RDPC.
Si déplacement il y a, la ville de Bertoua, dans le département de la Lom-et-Djérem (Est), semble tenir la corde. Située à 300 kilomètres de Yaoundé, elle présente plusieurs avantages : une résidence présidentielle récemment rénovée, un environnement politique totalement acquis au RDPC et un ministre de la Fonction publique, Joseph Le, proche de Chantal Biya, en poste depuis avril 2025.
Le 22 avril dernier, lors d’un meeting du RDPC à Bertoua, le représentant départemental Badel Ndanga Ndinga avait officiellement invité Paul Biya à lancer sa campagne depuis la ville. Une démarche qui relève autant de la flatterie que de la stratégie : « Chaque section rêve d’accueillir le président, mais Bertoua a des arguments logistiques et symboliques », analyse un observateur local.
La perspective d’une campagne menée sans le président n’effraie pas les stratèges du RDPC. Le parti a déjà prouvé sa capacité à mobiliser sans lui. Les grands raouts organisés à Douala, Maroua ou Yaoundé reposent sur la machine militante, les ministres et les barons régionaux.
« Le RDPC, c’est une armée disciplinée », résume un ancien membre du comité central. « Le président n’a pas besoin d’être partout. Sa simple candidature suffit à structurer le jeu politique. »
Mais cette stratégie comporte des risques. Dans un contexte marqué par la montée des frustrations sociales, les tensions sécuritaires dans les régions anglophones et les débats sur la succession, l’absence du chef de l’État pourrait nourrir le sentiment d’un pouvoir lointain, déconnecté.
En 2018, Paul Biya avait déjà surpris par sa discrétion. Sa seule apparition à Maroua avait été soigneusement mise en scène, mais elle avait laissé ses adversaires libres d’occuper le terrain. Cette année-là, la victoire du président sortant avait reposé sur la solidité du RDPC et sur l’absence d’une opposition unie.
Sept ans plus tard, le contexte a changé. Le pays est confronté à de nouveaux défis : ralentissement économique, pressions internationales sur la gouvernance, et surtout, interrogations croissantes sur l’avenir politique après Biya.
Face à ces incertitudes, les barons du RDPC se préparent à prendre le relais. Jean Nkuété, secrétaire général du comité central, multiplie les réunions de coordination. Les ministres et les responsables régionaux affûtent leurs discours.
« Nous devons montrer que le RDPC est uni et fort, avec ou sans la présence physique du président », insiste un cadre du parti. « L’important, c’est de rappeler que Paul Biya reste le candidat naturel, le garant de la stabilité.
Au-delà des meetings, la campagne s’annonce comme une bataille de symboles. Chaque apparition, chaque message, chaque image du président sera scrutée. La rénovation de la résidence de Bertoua, la présence de Chantal Biya aux côtés de son mari, les invitations répétées des sections locales : autant de signaux destinés à montrer que le président reste maître du jeu.
Mais pour beaucoup de Camerounais, la question centrale demeure : Paul Biya est-il encore en mesure de gouverner ?
Dans les rues de Yaoundé, les avis sont partagés. Certains militants expriment une fidélité indéfectible : « Le président nous a apporté la paix et la stabilité. Nous lui devons notre loyauté », affirme un commerçant du quartier Mvog-Mbi.
D’autres laissent transparaître une lassitude : « On ne le voit jamais. Tout se passe à Genève ou sur Facebook. Ce n’est pas ça, une campagne », soupire une étudiante en sciences politiques.
À quelques jours du lancement officiel de la campagne, le RDPC avance donc dans l’incertitude. La présence ou non de Paul Biya sur le terrain reste une inconnue majeure. Mais le parti mise sur sa discipline, son maillage territorial et la force de son appareil pour compenser.
« Le RDPC est une machine qui peut tourner sans son pilote », résume un analyste. « Mais la vraie question est de savoir combien de temps encore.
Le départ de Paul Biya pour Genève, à la veille d’une campagne décisive, illustre les paradoxes du système politique camerounais : un président âgé et rare, mais toujours central ; un parti puissant, mais dépendant de son chef ; une population partagée entre fidélité et impatience.
Qu’il apparaisse à Bertoua, à Maroua ou qu’il reste invisible, Paul Biya demeure au cœur du jeu. Mais son absence physique, de plus en plus marquée, pourrait bien transformer cette campagne en un test grandeur nature pour l’après-Biya.





