Le 12 octobre 2025, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, vise un huitième mandat à la tête du Cameroun. À quelques semaines du scrutin, des organisations non gouvernementales, des évêques influents et un collectif d’intellectuels lancent des appels inédits à l’alternance politique et exigent une élection réellement transparente.
Un climat de défiance grandissant
Depuis le début de la campagne, les ONG dénoncent une « confusion des genres » : les moyens de l’État servent de facto à promouvoir la candidature de Paul Biya. Philippe Nanga, coordinateur de “Un Monde d’Avenir”, dénonce : « On assiste à une forme moderne de fraude électorale. Le secrétaire général de la présidence reçoit des chefs communautaires qu’il affiche ensuite sur les chaînes publiques comme caution populaire ». Face à ces pratiques, l’ONG a saisi le Conseil électoral, conscient que sa requête pourrait être rejetée, mais souhaitant porter la contestation au cœur des institutions.
Parallèlement, trois autres associations de défense des droits humains et un collectif d’avocats ont demandé à la Commission électorale indépendante de réexaminer la candidature de Maurice Kamto, principal rival de Biya, invalidée par le Conseil constitutionnel dans une décision qualifiée d’« irrémédiable ».
À un rythme inhabituel, plusieurs évêques camerounais s’expriment en cette période électorale. Le 8 août, dans une lettre pastorale à ses fidèles, Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala, déplore « le mécontentement généralisé » et pointe « la corruption, les injustices et la démocratie dévoyée ». Dans l’Ouest, Mgr Paul Lontsié-Keumé, évêque de Bafoussam, va jusqu’à demander qu’on l’emprisonne « pour que les citoyens soient enfin tranquilles ». Au Nord, Mgr Barthélemy Yaouda Hourgo appelle les fidèles à prier pour « une alternance pacifique et juste » et pour la stabilité du pays avant et après le vote.
Ces prises de position « incisives » surprennent au sein de la Conférence épiscopale nationale, restée jusque-là silencieuse. Pour l’analyste Stéphane Aoka, « cette distance marquée par certains prélats à l’égard du pouvoir témoigne d’une exaspération croissante des populations ».
Le mois dernier, 82 personnalités camerounaises de premier plan – avocats, réalisateurs, universitaires – ont publié une tribune. Parmi eux, l’avocate Alice Kom, le cinéaste Jean-Pierre Bekolo et l’historien Baba Wame exhortent les forces de l’opposition à s’unir pour permettre une alternance politique. Ils estiment qu’« une candidature morcelée ne fera que légitimer un scrutin biaisé » et plaident pour un front commun capable de mobiliser les jeunes et la diaspora.
Le parti au pouvoir réfute toute irrégularité
Interrogé par RFI, le RDPC assure que les audiences accordées au palais présidentiel sont légitimes : « Le président incarne l’unité nationale. Il reçoit des composantes de la nation dans le cadre de son mandat », affirme le député Engelbert Essomba Bengono. Depuis Yaoundé, le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, n’a pas souhaité répondre aux critiques.
Les Camerounais voient dans cette élection une épreuve de vérité pour leurs institutions. À 91 ans, Paul Biya reste le doyen des chefs d’État en exercice. Son long séjour en Suisse, en 2024, avait déjà suscité une vague d’inquiétude sur sa capacité à gouverner. Aujourd’hui, alors que l’inflation et le chômage frappent durement les couches populaires, que la crise anglophone et les insécurités dans le Nord et l’Ouest perdurent, l’appel à la transparence et à l’alternance se fait plus pressant.
En l’absence d’une figure unique capable de fédérer l’ensemble de l’opposition, c’est la société civile qui tient désormais le haut du pavé. À trois mois du scrutin, l’enjeu est clair : démontrer si les mécanismes démocratiques camerounais peuvent résister aux vieux réflexes du pouvoir en place, ou s’ils seront malgré tout détournés au profit d’un candidat qui en a fait un règne.





