Abidjan, 26 août 2025 – La scène politique ivoirienne vient de vivre un moment charnière. À quelques heures de la clôture officielle du dépôt des candidatures pour la présidentielle du 25 octobre, deux figures historiques du pays, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, ont confirmé leur volonté de s’affronter à nouveau dans les urnes.
C’est dans un cortège officiel que le président sortant, Alassane Ouattara, 83 ans, s’est présenté ce mardi matin à la Commission électorale indépendante (CEI) de Cocody pour déposer son dossier. La veille, le camp de Laurent Gbagbo avait opté pour la discrétion : son dossier a été remis par une délégation conduite par Sébastien Dano Djédjé, président exécutif du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), sans mobilisation de masse devant la CEI.
Ce choix contraste avec la ferveur populaire observée quelques jours plus tôt, le 23 août, lorsque l’ancien chef de l’État avait galvanisé des milliers de partisans à Yopougon, l’un de ses bastions historiques, en martelant son opposition à un quatrième mandat de son rival : « Il n’y aura pas de 4e mandat. Notre détermination est sans faille ».
Le face-à-face Laurent Gbagbo – Alassane Ouattara renvoie directement à la présidentielle de 2010, dont l’issue avait plongé la Côte d’Ivoire dans une crise post-électorale meurtrière. Quinze ans plus tard, les deux hommes incarnent toujours deux visions opposées du pouvoir et de la légitimité politique.
- Ouattara mise sur la continuité, en s’appuyant sur son bilan économique et sur l’argument juridique du « compteur remis à zéro » après la Constitution de 2016.
- Gbagbo, malgré son inéligibilité, se positionne comme le symbole de la résistance à ce qu’il qualifie de dérive autoritaire, mobilisant un électorat fidèle et nostalgique de son passage au pouvoir.
Une bataille juridique et politique
La candidature de Laurent Gbagbo se heurte à un obstacle majeur : sa radiation de la liste électorale, décidée en avril dernier par la justice ivoirienne en raison d’une condamnation à 20 ans de prison prononcée en 2019 pour le braquage de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) lors de la crise post-électorale de 2010-2011.
Malgré cette inéligibilité, confirmée par le rejet de sa requête par le Comité des droits de l’Homme de l’ONU le 20 août, le PPA-CI maintient sa candidature, dénonçant une décision politique et appelant à la mobilisation.
Ouattara, un quatrième mandat contesté
La Constitution ivoirienne limite à deux mandats présidentiels, mais l’interprétation du Conseil constitutionnel en 2020 a ouvert la voie à un troisième, puis à un quatrième mandat pour Ouattara.
- Pour le pouvoir : la réforme constitutionnelle de 2016 a réinitialisé le compteur.
- Pour l’opposition : cette lecture viole l’esprit de la limitation des mandats et fragilise la démocratie.
La candidature de Gbagbo, elle, se heurte à sa radiation des listes électorales pour une condamnation judiciaire, malgré sa grâce présidentielle en 2022. Ce bras de fer juridique place le Conseil constitutionnel au centre de l’arbitrage politique.
Pour Alassane Ouattara, cette candidature s’inscrit dans la continuité de son action à la tête de l’État depuis 2011. Le chef de l’État affirme que la Constitution, révisée en 2016, a remis à zéro le compteur des mandats présidentiels, l’autorisant ainsi à briguer un quatrième mandat. L’opposition, elle, dénonce une interprétation abusive et une dérive autoritaire.
Une opposition fragmentée mais mobilisée
Plusieurs figures majeures – Tidjane Thiam, Guillaume Soro, Charles Blé Goudé – sont également écartées du processus. Cette exclusion massive réduit l’offre politique et alimente le discours d’un scrutin verrouillé. Cependant, les manifestations conjointes du PPA-CI et du PDCI montrent que la rue reste un levier stratégique pour peser sur le rapport de force.
Outre Gbagbo, sont également radiées des listes électorales. Cette exclusion massive alimente les tensions et nourrit les accusations d’entrave au processus démocratique.
Le 9 août, une manifestation conjointe du PPA-CI et du PDCI avait rassemblé des milliers de personnes à Abidjan pour dire non au quatrième mandat de Ouattara. Le pouvoir, par la voix de Kobenan Kouassi Adjoumani, porte-parole du RHDP, a accusé l’opposition de vouloir « semer le désordre » et préparer « un projet de déstabilisation ».
- Tensions pré-électorales : arrestations de militants, accusations d’« actes terroristes » contre des opposants, et discours musclés des deux camps.
- Légitimité du scrutin : un vote sans certains leaders historiques pourrait être perçu comme biaisé, augmentant le risque de contestation post-électorale.
- Participation : l’abstention record de 2020 (46 %) pourrait s’aggraver si les électeurs jugent le choix limité
- Validation des deux candidatures : duel direct, forte polarisation, mais risque élevé de tensions.
- Invalidation de Gbagbo : renforcement du discours de l’opposition sur l’exclusion politique, possible boycott ou mobilisation de rue.
- Report du scrutin : hypothèse évoquée par certains analystes pour apaiser le climat et réintégrer certains candidats
cette présidentielle ne se joue pas seulement dans les urnes, mais aussi dans les arènes juridique, institutionnelle et symbolique. Le Conseil constitutionnel détient la clé d’un processus qui pourrait soit consolider la démocratie ivoirienne, soit replonger le pays dans une spirale de contestations.
Le Conseil constitutionnel doit publier la liste définitive des candidats le 10 septembre. Cette décision sera déterminante pour la suite de la campagne et pourrait cristalliser encore davantage les tensions.
Dans un pays marqué par la mémoire douloureuse de la crise post-électorale de 2010-2011, qui avait fait plus de 3 000 morts, l’enjeu dépasse la simple compétition électorale : il s’agit de savoir si la Côte d’Ivoire pourra organiser un scrutin apaisé, inclusif et reconnu par tous.
| Année / Date | Événement majeur | Contexte et impact |
|---|---|---|
| 28 nov. 2010 | Second tour de la présidentielle | Gbagbo (sortant) affronte Ouattara. Résultats contestés, accusations de fraudes et violences. |
| 2-3 déc. 2010 | Double proclamation | La CEI annonce Ouattara vainqueur (54,1 %), mais le Conseil constitutionnel valide Gbagbo (51,45 %). Début d’un bras de fer institutionnel. |
| Déc. 2010 – mars 2011 | Crise post-électorale | Affrontements armés, sanctions internationales, suspension de la Côte d’Ivoire par l’UA et la CEDEAO. |
| 31 mars – 11 avr. 2011 | Offensive finale et chute de Gbagbo | Les forces pro-Ouattara prennent Abidjan. Arrestation de Gbagbo le 11 avril. |
| 2011-2019 | Procès à la CPI | Gbagbo transféré à La Haye pour crimes contre l’humanité. Acquittement en 2019, confirmé en 2020. |
| 2016 | Nouvelle Constitution | Réforme adoptée, interprétée par le pouvoir comme un « reset » du compteur des mandats présidentiels. |
| 2020 | 3e mandat de Ouattara | Réélection contestée, boycott d’une partie de l’opposition. |
| 2021-2022 | Retour de Gbagbo | Accueilli par ses partisans, fonde le PPA-CI. Grâce présidentielle mais radiation des listes électorales. |
| Avril 2023 | Radiation confirmée | Justice ivoirienne confirme l’inéligibilité de Gbagbo pour condamnation en 2019. |
| Août 2025 | Candidatures déposées | Gbagbo dépose malgré sa radiation. Ouattara officialise sa candidature pour un 4e mandat. Climat politique tendu. |
| 10 sept. 2025 (à venir) | Décision du Conseil constitutionnel | Validation ou rejet des candidatures, étape cruciale pour la suite du processus électoral. |





