À deux jours du jugement dans l’affaire des financements libyens, l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine s’est éteint à Beyrouth. Figure sulfureuse des grands scandales politico-financiers français, il emporte avec lui une part de vérité et de mystère.
Le 23 septembre 2025, à l’hôpital de Beyrouth, Ziad Takieddine a rendu son dernier souffle. L’homme, âgé de 75 ans, était depuis longtemps affaibli par la maladie. Mais c’est moins la cause de sa mort que sa date qui frappe les esprits : deux jours avant que le tribunal correctionnel de Paris ne rende son jugement dans l’affaire dite des « financements libyens », où il figurait parmi les principaux accusés.
Pour les magistrats, pour les journalistes, pour les anciens dirigeants français, son nom résonnait comme un fil rouge reliant deux décennies de scandales : Karachi, Kadhafi, commissions occultes, valises de billets. Sa disparition, à la veille d’un verdict historique, a valeur de symbole : l’un des témoins les plus encombrants de la Ve République s’éclipse au moment où la justice s’apprête à trancher.
Né en 1950 à Baakline, au Liban, Ziad Takieddine grandit dans une famille aisée. Très tôt, il s’oriente vers les affaires, profitant de la guerre civile libanaise pour tisser des liens avec les élites politiques et économiques du Moyen-Orient. Polyglotte, charmeur, il se spécialise dans l’intermédiation : mettre en relation des gouvernements, des industriels, des marchands d’armes.
Dans les années 1990, il devient l’un des relais privilégiés de la France au Proche-Orient. Son carnet d’adresses impressionne : princes saoudiens, responsables syriens, dignitaires libyens. À Paris, il fréquente les cercles du pouvoir, de la droite chiraquienne à la sarkozyste. Sa villa de Marbella, en Espagne, devient un lieu de rendez-vous discret où se croisent politiques, hommes d’affaires et intermédiaires.
Mais derrière le vernis mondain, Takieddine est déjà perçu comme un homme trouble, naviguant entre affaires légales et zones grises. « Il savait tout, voyait tout, et se rendait indispensable », confie un ancien diplomate.
Le nom de Takieddine apparaît d’abord dans l’affaire Karachi. Dans les années 1990, la France signe d’importants contrats d’armement avec le Pakistan et l’Arabie saoudite. Des commissions occultes sont versées à des intermédiaires, dont Takieddine.
En 2002, l’attentat de Karachi, qui coûte la vie à 11 ingénieurs français, relance l’enquête. Les juges découvrent un système de rétrocommissions destiné à financer la campagne présidentielle d’Édouard Balladur en 1995. Takieddine est soupçonné d’avoir joué un rôle clé dans ce circuit.
En 2020, il est condamné à cinq ans de prison pour fraude fiscale et blanchiment dans ce dossier. Mais réfugié au Liban, pays qui n’extrade pas ses ressortissants, il échappe à l’incarcération.
Sarkozy-Kadhafi : la bombe
C’est toutefois l’affaire Sarkozy-Kadhafi qui fait de Takieddine une figure centrale du feuilleton politico-judiciaire français. En 2012, il affirme avoir convoyé plusieurs valises de billets, pour un total de 5 millions d’euros, de Tripoli à Paris entre 2006 et 2007. Selon lui, l’argent provenait du régime de Mouammar Kadhafi et devait financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.
Ses déclarations font l’effet d’une bombe. L’ancien président dément avec vigueur, dénonçant un « complot ». Mais les juges d’instruction accumulent les indices : notes des services libyens, témoignages d’anciens dignitaires, mouvements financiers suspects.
Takieddine, lui, oscille entre aveux et rétractations. En 2016, il confirme ses accusations dans une interview filmée. En 2020, il se rétracte spectaculairement dans Paris Match et sur BFMTV, affirmant que Sarkozy n’a jamais reçu d’argent libyen. Mais en 2025, à la veille de son procès, il revient sur ses propos et réaffirme avoir transporté « 50 millions d’euros » de Tripoli à Paris.
Ces volte-face nourrissent le doute, mais aussi l’obsession : qui dit vrai ? Quelle part de vérité emporte-t-il dans sa tombe ?
Pour Nicolas Sarkozy et ses proches, Takieddine a longtemps été un cauchemar. Ses colères, ses menaces, ses contradictions ont rythmé l’instruction. « Il était à la fois la clé et le verrou de l’affaire », résume un avocat.
Les juges, eux, oscillent entre méfiance et intérêt. Car malgré ses revirements, Takieddine a livré des détails précis : noms, dates, lieux. Ses récits, parfois incohérents, recoupaient néanmoins certains éléments matériels.
Sa mort met fin aux poursuites à son encontre, mais elle ne change rien au sort des autres prévenus, dont Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Brice Hortefeux. Le jugement attendu le 25 septembre 2025 reste maintenu.
À l’annonce de son décès, les réactions se multiplient. Du côté de la défense de Sarkozy, on souligne « l’inconsistance » d’un témoin jugé « peu crédible ». Pour les parties civiles, au contraire, sa disparition est « un coup dur pour la manifestation de la vérité ».
Dans les milieux politiques, le silence domine. Peu de responsables osent commenter publiquement. « Takieddine était l’incarnation de ce que la République ne veut pas voir : l’argent sale, les réseaux parallèles, les valises de cash », confie un ancien ministre sous couvert d’anonymat.
Au-delà des affaires, Takieddine restera comme un personnage romanesque. Amateur de luxe, il collectionnait les voitures de sport et les villas somptueuses. Mais il cultivait aussi une image de patriote libanais, se présentant comme un homme de réseaux au service de la France et du Liban.
Ses proches décrivent un homme « à la fois généreux et colérique, loyal et imprévisible ». Ses ennemis le peignent en manipulateur cynique, prêt à tout pour sauver sa peau.
La mort de Takieddine ne clôt pas l’affaire Sarkozy-Kadhafi. Le jugement du 25 septembre 2025 pourrait marquer un tournant historique : pour la première fois, un ancien président de la République risque une condamnation pour financement illégal de campagne par une puissance étrangère.
Mais l’absence de Takieddine laisse un vide. Ses contradictions, ses silences, ses secrets resteront à jamais hors de portée. « Il emporte avec lui une part de vérité, mais aussi de mensonge », résume un magistrat.
Avec la disparition de Takieddine, c’est une page de la Ve République qui se tourne. Celle des intermédiaires occultes, des contrats d’armement opaques, des valises de billets circulant entre Tripoli, Riyad et Paris.
Reste une question : la justice française saura-t-elle, malgré tout, établir la vérité ? Ou faudra-t-il se résigner à ce que l’ombre de Takieddine continue de hanter la mémoire politique du pays ?
Ziad Takieddine n’était ni un héros ni un simple escroc. Il était l’incarnation d’une époque où la politique française se nourrissait de réseaux parallèles et d’argent venu de l’étranger. Sa mort, à la veille d’un verdict historique, scelle le destin d’un homme qui aura passé sa vie à jouer avec le pouvoir, sans jamais vraiment l’atteindre.
Il restera comme un personnage de tragédie moderne : indispensable et encombrant, menteur et révélateur, confident et traître. Un homme dont la vérité, comme sa vie, restera à jamais insaisissable.





